La vraie banque est une activité durable

Octobre 2008

A la suite des Etats-Unis qui ont racheté AIG après Freddy Mac et Fanny Mae et apporté quelque peu facilement leur garantie bancaire à Goldman Sachs et à Morgan Stanley, c’est au tour des Européens de renflouer une partie de leur système bancaire. Ce week-end trois Etats Européens, la Grande Bretagne avec la banque immobilière Bradford & Bingley, puis les Pays Bas, la Belgique et le Luxembourg avec 49% des réseaux de Fortis: l'action de la première avait perdu 93 % de sa valeur en un an et Fortis 80%…

Hélas pour eux, les actionnaires des banques font et feront les frais de cette crise du crédit que l’on voyait venir et que l’incurie des régulateurs, au premier chef des banques centrales, n’a pas su prévenir. L’actionnariat est la valeur d’ajustement du capitalisme et c’est l’honneur des actionnaires d’accepter de perdre sur les mauvais chevaux.

Si la "banque universelle" facilite la survie des grandes banques françaises ce sont pourtant les confusions d'intérêts de la banque universelle qui ont généré cette crise mondiale. Les grands banquiers portent leur part de responsabilité puisqu’ils se sont contentés de critiquer les IFRS mais, malgré les avertissements lancés depuis dix ans, ils n’ont pas voulu mettre en cause ce modèle économique confus, sa valeur pour le long terme, sa «sustainability».

Il est ici réconfortant d’observer que les Etats du continent ont choisi de renflouer le secteur dépôt et crédit, aux dépens des secteurs assurances et banque d’affaires de Fortis. La « banque universelle » a permis ces quinze dernières années d’asseoir les activités spéculatives d’assurance-crédit, de banque d’affaires et de prise ferme de risques primaires et de dérivés sur la puissance récurrente d’un réseau de collecte d'épargne. Or ces activités, qui n’ont rien du service au grand public et ne méritent en aucune façon le soutien du contribuable, auraient dû rester concurrentielles et, nous l’avons écrit en son temps, être proscrites pour les « vraies banques ». Certaines banques, rares, s’en sont d’elles mêmes abstenues, elles sortiront grandies de la crise.

C’est aussi ce qui a fait accueillir plus sereinement la faillite de Lehman Brothers, banques d'affaires sans réseau. Mais la sanction fût trop douce pour les banques d'affaires Goldman Sachs et Morgan Stanley lesquelles en échange du contrôle des autorités auront désormais accès au soutien de la Fed. On note ce jour que le sauvetage de Fortis mené par les états Néerlandais, Belge et Luxembourgeois valorisent les réseaux d’agences bancaires de Fortis à 22,7 milliards d'euros hors holding et assurances alors que l'ensemble du groupe bancaire ne valait plus que 7 milliards en bourse à la clôture de vendredi et que, selon la presse, BNP Paribas n'offrait lui que 2,15 milliards pour l’ensemble tout en demandant aux Etats une garantie de 6 milliards…

Rappelons nous et rassurons nous: il n’est pas insupportable de vivre avec un système bancaire nationalisé: c’est après tout ce que les socialistes de 1981 ont fait, certes sans autre motif qu'idéologique et au mauvais moment. La nationalisation provisoire, partielle ou totale du système de crédit et de dépôt n’est pas le pire investissement pour la collectivité : même si comme d’autres activités il gagne en efficacité à être géré par des intérêts privés, c’est un métier de récurrence donc stable et profitable sur la durée. En soi l'intervention des Etats et la nationalisation de certaines banques est un mal nécessaire, donc un bien à terme.

Mais il ne convient pas que les gouvernants offrent trop généreusement l’argent des contribuables pour sauver les anciens spéculateurs. Il convient que l’Etat ne renfloue que les activités de dépôts-crédit et, s’il aide ainsi indirectement une activité de banque d’investissement ou d’assurances, comme dans le cas de Fortis, il convient alors que celle-ci soient aussi garante de premier recours des concours de l’Etat. C’est donc aux politiques à faire entendre que le temps de l’argent facile est terminé et que les privilèges seront d’abord payés sur les bonus et les stock-options perdues. Le retour de la confiance exige que les nouveaux bailleurs de fonds viennent en rang prioritaire, ou "senior" par rapport aux autres : au niveau capital, les actionnaires des banques, premiers touchés doivent être dilués si nécessaire, tout sauvetage trop généreux indignerait l’opinion; au niveau emprunt il convient aussi que les prêteurs professionnels "soulagés" soient subordonnés à tout nouveau concours ou garantie des Etats lesquels venant « pari-passu » au rang des seuls épargnants particuliers... pour une fois épargnés.

On doit enfin mettre fin sans attendre aux compromissions multiples de la banque universelle et sanctionner plus sévèrement que jamais les abus observés et les multiples violations des « murailles de Chine » dont l'over-selling de titres bancaires par les réseaux est sans doute de dernier avatar qu'il conviendra de sanctionner. Tout ceci implique une redistribution des cartes par l’Etat en matière de gouvernance bancaire – cette fois ci sans « golden parachute » - et la recomposition des conseils d’administration: les investisseurs professionnels qui devront élire les futurs administrateurs doivent s’y préparer.

Pierre-Henri Leroy

Le Monde du 2 octobre 2008